CIRVA / 2015 - 2018

Les savoirs faire d’exception fascinent Normal Studio parce qu’ils condensent autour de l’outillage, le plus souvent artisanal, la part non négligeable de l’ingéniosité humaine et du tour de main. Mais de là à dire que Jean-François Dingjian et Eloi Chafaï apprécient la tradition faite objet serait un contresens. De leur propre aveu, « le bel ouvrage laborieux les assomme copieusement ». Certes, ils reconnaissent l’adresse de l’artisan maitrisant le point de sellerie, la dextérité du céramiste ou le zèle sans équivalent de l’ébéniste sur une pièce de marqueterie, mais la facture classique ou l’habileté convenue ne les titille pas. Comprenez qu’ils préfèrent détourner un process ou s’en emparer pour le faire évoluer ou le réinterpréter. Sinon, ils s’ennuient.
Une exception cependant, le travail sur le verre. « Le souffleur réagit à l’instinct et son métier nourrit un imaginaire ». De ce point de vue, leur projet d’étude mené durant dix huit mois au Cirva (Centre International de Recherche sur le Verre et les Arts Plastiques) les a stimulés au-delà de leur espérance car c’était la toute première fois qu’ils approchaient de près cette matière « tellurique ».
Fondé en 1983 à l’initiative du ministère de la Culture et implanté dans un bâtiment industriel du vieux Marseille, le Cirva est un atelier de recherche et de création contemporaine pour des artistes accueillis en résidence. Depuis plus de 30 ans, ce lieu unique au monde recèle environ quatre cents œuvres originales montrées dans des expositions qui parcourent la planète, des œuvres de quelques 200 artistes prestigieux parmi lesquels, le designer Ettore Sottsass, le peintre Pierre Soulages (les vitraux de l’Abbaye de Conques), le designer Gaetano Pesce (un ensemble de 148 pièces inédites) ou encore le plasticien Jean-Michel Othoniel (les éléments de verre du kiosque Les Noctambules pour la station de métro Palais Royal-Musée du Louvre).

LE CIRVA

« Jean-François Dingjian et Eloi Chafaï sont arrivés chez nous sans idées préconçues à ceci près qu’ils voulaient travailler sur l’empreinte du moule, expose Isabelle Reiher la jeune directrice du CIRVA. Cette disposition d’esprit m’a plu et j’ai observé que même s’ils s’accordent une grande indépendance, ils se donnent un cap sans jamais en dévier, en réalité, ces deux designers ont une approche maîtrisée et très artistique du matériau et de l’usage». Conscient du luxe de chercher sans objectif précis, Normal Studio en convient, l’expérience unique menée à Marseille a servi de révélateur pour exercer une fois encore son instinct sans qu’il soit question de débarquer avec un projet dessiné à l’avance. « Nous voulions nous laisser surprendre par la réaction du verre au contact de différentes textures d’un moule comme le grillage, la tôle perforée ou le textile souple. L’objectif était d’intervenir sur un process pour en tester les limites afin de générer une forme qui ne soit jamais totalement la même. Les occasions d’aller dans le sens de la recherche en totale liberté ne sont pas si nombreuses !».
Février 2015. Plus d’un an après le début de son étude, Normal Studio sélectionne quelques pièces en verre parmi la quarantaine exécutée avec l’équipe du CIRVA où chacun tient son rôle. Au fur et à mesure que l’expérience se précise, la chef d’atelier, Estelle Notellet, consigne en détail les phases de fabrication dans un carnet de bord : la texture du moule, le référencement des « ballottes » de couleur introduits dans la masse, la composition de la matière – un savant mélange de chaux, de silice et de soude – et la température indiquée aux compteurs des fours. Les ratés sont aussi listés dans la marge histoire de les mémoriser. Parmi les souffleurs, trois sont désignés pour suivre avec assiduité le travail de Normal Studio, ils écoutent sans broncher, anticipant les gestes qu’ils devront exécuter pour répondre à la demande des designers. Ce n’est pas qu’ils soient avares de conseils, bien au contraire, mais comme tous ceux du CIRVA, ils aiment entrer en complicité avec les désidératas des résidents par goût de la gageure pour solliciter, toujours un peu plus, leurs compétences.
Dès les premiers bidouillages sur la texture des moules dans une élaboration ultra artisanale, le duo oriente sa recherche vers la relation du verre et de la lumière. « Nous nous sommes aperçus que l’empreinte laissée sur les verres fournissait des qualités optiques intéressantes, cette diffraction de la lumière laissait place à l’imaginaire et nous faisait agréablement penser au tableau de Marcel Duchamp « Le Nu dans l’escalier ». Normal Studio prend l’option d’un objet dépourvu de système d’assemblage pour sortir des typologies conventionnelles. Exit les soudures, les pièces métalliques, le câblage et l’ampoule. Tout fonctionne sur le principe de l’empilement : la plaque de led, un tube en verre soufflé, un disque en verre coulé, l’ensemble devant être coiffé des formes texturées. Quatre pièces de verre sont ainsi enchâssées sans fixations entre elles. Rien de magique dans ce dispositif sinon un casse tête invraisemblable pour réaliser des encoches (des rainures dans le verre) qui permettent aux différents éléments de s’emboiter harmonieusement, à condition que ceux-ci aient de justes proportions pour répondre à une question d’équilibre et d’esthétique. Pourquoi faire simple… ? La délicatesse des prototypes sélectionnés Normal Studio leur donne l’aspect de lumignons d’une incroyable légèreté, sentiment trompeur puisque chacun d’eux pèse environ vingt kilos. Ce jour-là, l’une des platines en forme d’anneau de Saturne contient des bulles dans le verre de couleur noire, il est alors décidé de procéder à un autre essai pour gommer cette imperfection. Les bras des souffleurs entrent alors en action pour « cueillir » une boule incandescente du bout d’une tige plongée dans la gueule du four chauffé à 1700 degrés, il en ressort un magma qu’ils font tournoyer avec la grâce d’un maitre de ballet portant une danseuse étoile. Cette chorégraphie inattendue s’achève dans un mouvement maîtrisé lorsque la matière en fusion devient plus compacte grâce à leurs tours de mains, des gestes répétitifs et bien dosés qui permettent d’appréhender la réaction de la matière. En quelques secondes le tour est joué. Ou pas. Silence dans les rangs. Les deux designers restent concentrés sur l’opération délicate qu’ils suivent avec jubilation: la dépose de cette matière visqueuse qui se refroidit au premier contact et coule tel un ruban étal sur toute la surface du moule circulaire. « Figer l’épaisseur d’une matière informe par nature et de manière égale est aléatoire, vous imaginez le travail et la patience pour obtenir ces petits épaulements qui servent à caler entre elles les pièces en verre ! Cette pratique demande beaucoup d’anticipation de la part des souffleurs qui accompagnent réellement la création d’un objet, leur présence est exceptionnelle ». Au final, Normal Studio produira une série limitée de luminaires en quelques exemplaires.