Oxford Bookstore Delhi

01.
Les librairies Oxford en Inde

La marque Oxford Bookstore appartient au groupe indien Apeejay Surrendra (43 000 salariés), une entreprise présente dans des domaines à forte croissance comme la production de thé, l’hôtellerie de luxe, le transport maritime, la logistique, la distribution, l’immobilier. Cette société centenaire en 2010 est dirigée par la famille Paul à la fois investie dans le management mais aussi dans la diffusion de la culture - au sens large du terme - qu’elle entend promouvoir au sein de ses librairies établies en Inde depuis 1929.
Les librairies Oxford Bookstore sont des lieux destinés aux voyages de l’esprit. Avec trente magasins implantés à travers le pays, la chaîne offre à ses clients, et notamment au jeune public, la plus vaste gamme d’ouvrages disponibles en Inde depuis près d’un siècle. Vitrine culturelle du pays, cette enseigne est aussi organisatrice d’un Festival de littérature, « Apeejay Kolkota Festival » qui permet aux bibliophiles un accès aux éditeurs par le biais d’évènements culturels dédiés à la littérature, aux Arts visuels et aux Arts vivants.
Conçue comme un concept store, chaque librairie accueille un salon de thé, le Cha Bar, où une large sélection de thés naturels est proposée aux visiteurs invités à en faire la dégustation dans une ambiance calme et studieuse, loin de l’agitation de la ville. Que ce soit à Kolkata, Mumbai, Bangalore, Bhubaneswar, Hyderabad, Shillong, Silliguri, Guwahati ou Goa, l’architecture de chaque établissement est unique en soi. En avril 2013, Oxford Bookstore inaugurait son dernier magasin à New Delhi, une librairie aménagée par les designers parisiens de Normal Studio qui signent, avec cette réalisation, leur premier projet d’architecture intérieure. Cette librairie se situe sur Connaught Place, quartier commercial historique bâtit au début du XXe siècle par Robert Tor Russell, un haut lieu patrimonial de la capitale où les bâtiments coloniaux édifiés en deux cercles concentriques témoignent de ce que fut, à l’époque, la grandeur de l’Empire Britannique.


02. L’ouverture d’Oxford Bookstore à New Delhi : la genèse du projet

Héritière et directrice du groupe Appeejay, Priti Paul a étudié le design et l’architecture à la prestigieuse université d’Harvard, une formation qui n’est pas étrangère à ses exigences en la matière et à l’importance qu’elle accorde à l’esprit de ses librairies. Le magasin de New Delhi était jusqu’alors abrité dans un immeuble moderne de sorte qu’un déménagement s’imposait. La location d’une boutique de 500 m2 au premier étage d’un bâtiment colonial du centre ville est une opportunité qu’elle saisit, à fortiori sur Connaught Place. Ce carrefour est l’un des centres d’affaires et de commerces des plus prestigieux de la capitale dont le nom fait référence au Duc de Connaught, troisième fils de la Reine Victoria, c’est aussi un quartier où sont implantés bon nombre de collèges et de lycées. Concevoir un lieu novateur dans ce patrimoine ancien et exceptionnel est l’ambition de Priti Paul qui souhaite s’implanter au cœur historique de la capitale où déambulent promeneurs et touristes à l’ombre des colonnades. Sa rencontre avec Normal Studio la conforte dans son choix : les designers proposent d’investir l’espace autrement que par une restauration architecturale pure et dure de manière à lui insuffler une dimension contemporaine respectueuse du passé. Cette approche sensible la convainc de leur laisser carte blanche, nonobstant un cahier des charges ardu puisque cette nouvelle adresse devra accueillir des lectures publiques et des conférences, un bar et un restaurant, les spécificités des librairies Oxford.

Les partis pris de Normal Studio
Pour Jean-François Dingjian et Eloi Chafaï, ce premier projet d’architecture intérieure révèle leur marque de fabrique. Du moins, exacerbe-t-il la rigueur de leur intervention qui répond, comme ils en ont l’habitude, à un découpage au scalpel de la complexité. Cette réalisation va donc être l’occasion de mettre à l’épreuve leur expérience de designer pour analyser chaque élément qui participe d’un projet, d’évaluer sa nécessité et de le forcer vers plus de lisibilité. Le dessin étant leur moyen de réfléchir et de concevoir. D’emblée, le duo appréhende cet espace fragmenté de seulement 500 m2 par ce qu’il convient, selon eux, de mettre en majesté : sa circulation. Elle gouverne l’unité de lieu. Et permet d’avoir un accès aisé aux livres et aux services associés, à savoir les lieux de détente, de conférences ou de restauration. « Nous ne souhaitions pas dessiner un programme formel adaptable coute que coute, il nous fallait entrer de manière différente dans le vif du sujet et trouver une partition qui s’articule aux différents besoins du lieu d’où notre idée de jouer avec l’échelle du mobilier et de prendre le livre pour contexte », expliquent les designers. Ce parti pris du livre et sa mise en scène - par les matériaux, la lumière et le mobilier – constituent l’architecture d’une série « d’installations » qui ponctue le lieu. Chacune d’elle a une fonction bien précise pour rythmer la déambulation. Enfin, le revêtement en résine, comme un fil conducteur, agrandit et unifie ces micros espaces.

Suivez le guide :
> L’entrée donne la première clef de cette partition. Son étroitesse est gommée par une grande installation lumineuse en néon où une nuée de mots liés à la littérature plonge le visiteur dans l’univers des émotions de la lecture. Composée de deux petites pièces, ce sas d’accueil est la vitrine de la librairie. A l’instar d’une « caverne » géométrique et lumineuse, elle met en scène une sélection de beaux livres, un préambule qui guide le visiteur vers l’espace central et le Cha Bar.
> L’organisation de la librairie est fluide, sans portes pour garantir les perspectives. Le passage entre les différents espaces est marqué par des arches, présentes dans l’architecture d’origine, à ceci près qu’elles sont laquées de bleu - les divinités sont souvent représentées avec la peau bleue, symbole de courage, c’est la couleur de Vishnu – éléments repérables qui annoncent le passage d’une pièce à l’autre.
> L’espace central de la librairie est à l’image d’une bibliothèque classique. Equipés de marchepieds et d’échelles sur rail permettant d’y accéder, les rayonnages remplis de livres couvrent entièrement les murs, tels une tapisserie (un moyen pratique, faute de place, de stocker les ouvrages). Et pour mieux dématérialiser les étagères, Normal Studio les ont traitées graphiquement en dégradé de gris, du noir (au sol) vers le blanc (du plafond), là, où la lumière artificielle est traitée de manière homogène afin d’accentuer l’ambiance sereine et cotonneuse qui se trouve ainsi magnifiée.
> Le vocabulaire du mobilier : une grande table en bois massif clair dessinée par les designers – 7,50 mètres de long - repose sur six pieds en compas, clin d’œil au mobilier de Jean Prouvé, un objet qui malgré sa taille parvient à se soustraire de l’espace en ne privilégiant que son aspect utilitaire. Sa simplicité formelle met en valeur le seul mur de rayonnages pensé comme un empilement de cases en bois dont l’agencement fait référence à l’architecture vernaculaire indienne si présente dans le paysage urbain. Quant au coin réservé aux enfants, il prend la forme d’un mini amphithéâtre, une invitation à s’asseoir pour lire confortablement ou à écouter un conteur lors des lectures organisées sur place.
> L’espace central s’ouvre sur une salle de lecture tout en longueur baignée de lumière naturelle, c’est un lieu de quiétude qui invite à prendre le temps de lire, à se poser ou écouter une conférence. Une grande banquette-alcôve coure le long des murs pour que chacun puise s’isoler à son aise, un élément supplémentaire de confort qui induit l’aménité de cette salle.
> L’entrée dans le Cha Bar est accessible par l’une des cinq arches bleues. C’est un café à la fois chic et contemporain dont le mobilier inspire la sérénité. Lui seul construit l’espace. Dessinées sur mesure, les tables –plateau en marbre sur empiètement de métal - sont de forme polygonale de manière à pouvoir s’ajuster librement en donnant l’illusion d’un plan aléatoire. L’éclairage est donné par de très grands lustres circulaires qui accueillent des réflecteurs aimantés dont la judicieuse orientation agrippe les angles émargeant de l’ombre. Et pour accroitre l’effet de luminosité, à l’extrémité de la pièce, un grand miroir en tôle pliée fragmente les reflets et renvoient une image déstructurée de la réalité. Le Cha Bar est un lieu à la fois simple et sophistiqué. Un café archétypal légèrement décalé où cohabitent un parquet en point de Hongrie noir et blanc (en référence aux étagères) et des fauteuils Tolix blanc en métal perforé – modèle A56 – heureux mariage du présent et du passé. La librairie Oxford de Delhi est un lieu de rendez-vous ou de pose dans le centre ancien où l’on peut se restaurer sur le pouce tout en feuilletant un livre d’art.